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Investisseurs et spéculateurs : la différence

Les investisseurs et les spéculateurs achètent des actions ordinaires. La plus grande différence entre les deux groupes est que les spéculateurs ont tendance à miser sur le prix et les investisseurs, sur les évaluations.

Les spéculateurs sont souvent attirés par des sociétés dont le cours de l’action est en hausse. Cette stratégie peut sembler logique, mais elle est risquée parce que le cours de l’action à lui seul en dit peu sur le bien-fondé d’un placement.

C’est pour cette raison que les investisseurs privilégient le cours de l’action par rapport aux bénéfices, non seulement de l’année en cours, mais des années passées et des années à venir. L’objectif consiste à trouver des sociétés dont la valeur intrinsèque est considérablement inférieure à la valeur marchande actuelle. Acheter des sociétés offrant cette marge de sécurité est la façon dont les investisseurs gèrent le risque et engrangent des profits sur le long terme.

« Une opération de placement est une transaction qu’on effectue après une analyse approfondie, et qui promet de préserver le capital et de générer des rendements adéquats. Les opérations qui ne répondent pas à ces critères sont purement spéculatives. »
                                                                                                                                                             Security Analysis, Graham et Dodd

Contrairement à l’opinion publique, il ne suffit pas d’acheter et de vendre un titre pour être un investisseur. L’investisseur de style valeur — qu’on appellera simplement investisseur — est très différent du spéculateur. L’investisseur considère le risque et le rendement, et analyse tous les investissements potentiels en conséquence. Le spéculateur recherche les gains rapides, sans trop s’attarder sur le risque ou l’analyse du titre sous-jacent.

Les investisseurs en actions ordinaires considèrent l’entreprise sous-jacente dans laquelle ils investissent et analysent ses perspectives de rentabilité. Ils se penchent également sur les évaluations, c.-à-d. les bénéfices par rapport au cours, ou sur une mesure associée à la valeur. Par contre, les spéculateurs ont tendance à se concentrer exclusivement sur le cours d’un titre et son potentiel d’appréciation, sans examiner la rentabilité et les risques sous-jacents de la société.

Cette distinction est essentielle au succès de l’investisseur par rapport au spéculateur qui risque de perdre son capital en peu de temps. À long terme, les actions se négocient toujours à des cours qui reflètent les bénéfices des sociétés. Les deux mesures, le cours et les bénéfices, peuvent diverger à brève échéance, mais tôt ou tard, elles convergeront. Or, si les bénéfices d’une société sont plus élevés que le cours de son titre et restent systématiquement ainsi, le cours de l’action finit par augmenter pour combler l’écart. En revanche, un cours plus élevé que les bénéfices, particulièrement lorsque les bénéfices sont faibles, finira par baisser. Donc, l’investisseur qui est au courant des bénéfices d’une société a une idée de la valeur des actions de cette société.

Mais puisque les spéculateurs accordent peu d’attention aux bénéfices antérieurs d’une société, ils ont moins de faits sur lesquels se fonder pour évaluer une société et estimer l’évolution du cours de son action sur un horizon étendu.

Le péché le plus grave en matière de spéculation est commis par le chasseur de croissance, qui achète une société uniquement à cause de la vigueur de son titre. Ce comportement grégaire qui consiste à acheter une société parce que les autres le font ne donne jamais d’heureux résultats. Pensons à l’engouement pour Internet à la fin des années 1990, lorsque l’appréciation des titres n’avait rien à voir avec la rentabilité des entreprises. Mais lorsque les clics Internet ne se sont pas traduits en bénéfices, le cours de l’action a chuté avec un grand fracas.

Un investisseur désire obtenir un rendement sur le placement qu’il envisage de faire sous forme de dividendes ou d’appréciation du titre (gains en capital), mais il veut également protéger son capital. On peut protéger le capital en utilisant diverses stratégies de gestion des risques. Ceci est le domaine des investisseurs et rarement une préoccupation des spéculateurs. Détenir des sociétés qui versent des dividendes ou possèdent des avantages uniques comme des brevets, et considérer minutieusement les évaluations sont toutes des stratégies de gestion des risques des investisseurs.

Les évaluations constituent la ligne de démarcation entre les investisseurs et les spéculateurs quand les bénéfices sont le point de mire. Quand quelqu’un achète une action parce que la société affiche une croissance solide de ses bénéfices, l’achat peut être spéculatif. Si l’histoire est un secret de polichinelle, l’achat est probablement spéculatif. Si les bénéfices sont supérieurs à la moyenne historique, l’achat est aussi probablement spéculatif. Si le cours de l’action est bas relativement aux bénéfices antérieurs, la transaction est fort probablement un investissement.

L’histoire montre que les bénéfices des sociétés sont cycliques et ont tendance à retourner aux normes historiques. Une société peut générer des bénéfices supérieurs à la moyenne sur une courte période, mais à moins qu’elle ne jouisse d’un avantage particulier et tangible sur ses concurrents, les bénéfices finiront par ralentir et croître à long terme au rythme de l’industrie. Les spéculateurs achètent des actions aux bénéfices supérieurs à la moyenne en s’attendant à un prolongement infini du passé. Mais la croissance des bénéfices finit toujours par ralentir et les actions à prix astronomique retombent sur terre.

Les investisseurs achètent rarement les titres à la mode qui affichent une croissance solide des bénéfices parce que leurs évaluations justifient rarement ce genre d’achat. Les investisseurs s’appliquent plutôt à dénicher des sociétés inexplorées qui, selon leurs propres analyses, possèdent de brillantes perspectives. Ils considèrent soigneusement le prix en relation avec la croissance antérieure des bénéfices de la société. Ils insistent sur une marge de sécurité entre ce qu’ils sont disposés à payer pour une société et ce qu’ils pensent qu’elle vaut. Et ils exigent des marges de sécurité plus grandes quand les bénéfices d’une société sont moins certains. Par conséquent, si ladite société enregistre des bénéfices décevants, les prix tombent de moins haut.

Les dividendes sont un signe important de la santé d’une société, aussi, les investisseurs cherchent souvent des sociétés productrices de dividendes dans le cadre de leurs stratégies de gestion des risques. Les sociétés qui versent des dividendes, particulièrement celles qui les augmentent continuellement, s’imposent une discipline de capital qui les empêche d’utiliser les flux de trésorerie disponibles de manière injustifiée.

Il ne s’agit là que de quelques différences importantes entre les investisseurs et les spéculateurs. La liste est longue et peut-être même infinie, car il y a malheureusement bien des gens qui essaient de faire passer la dernière lubie spéculative pour une occasion de placement auprès de ceux qui croient en l’éternel printemps. Bien souvent, ces gens ne reconnaissent même pas la nature spéculative des produits qu’ils recommandent. Comme disait Benjamin Graham, le marché est, à long terme, une « machine à peser ». Il est donc préférable de s’en tenir aux stratégies de placement qui résistent à l’épreuve du temps.

Sur la scène financière, l’histoire se répète parce que les gens ont tendance à écouter leurs émotions, qui passent de l’avidité à la peur. Les marchés haussiers reposent souvent sur l’innovation, mais l’avidité finit par pousser la spéculation à l’extrême, et les marchés se replient tôt ou tard devant le resserrement du crédit et la peur.

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